Passer au contenu

Université de Montréal

Vive le temps passé en classe!

Préparer un cours, ce n’est pas seulement maîtriser la matière. Et donner un cours, c’est plus que transmettre un contenu. Éloge du temps passé en classe.

Le :
Dans : Blogue

Montréal, août 1985, il y a 37 ans. C’est la rentrée. Je m’apprête à donner mon premier cours à l’université. Recruté comme professeur adjoint, j’ai passé l’été à me préparer pour ce moment. J’ai épluché tout ce que la bibliothèque de ma faculté contient sur la matière fondamentale qui fait l’objet du cours. J’ai des montagnes de notes. Mon plan de cours est en ordre. Je suis prêt. Et pourtant, j’ai un trac fou.

 

J’enseignais en première année et, même si l’on pouvait présumer que j’en connaissais un peu plus que mes étudiants et mes étudiantes sur la matière, je ne pouvais pas me défaire de la crainte d’être pris en défaut par une question inattendue. J’avais aussi peur de manquer de matière, et de devoir mettre fin au cours avant l’heure, faute de choses à dire à ma classe. Tout cela m’amenait à ajouter toujours plus de contenu à mon cours, plus de lectures pour mon groupe, plus de sujets à couvrir. Je pérorais sans interruption pendant toute la période. Il y avait peu de questions ‒ ouf! ‒ et immanquablement j’arrivais au bout de chaque séance sans avoir couvert toute la matière et sans avoir été pris en défaut ‒ re-ouf!

 

Avec le recul, on peut dire que j’avais tout faux ou presque. J’avais consacré toute mon énergie à m’emplir la tête du contenu du cours, sans passer une minute à réfléchir à la manière de livrer ce contenu pour permettre à mon groupe de se l’approprier à son tour. Mes étudiantes et mes étudiants étaient débordés, enterrés vivants sous le volume de connaissances que je tentais tant bien que mal (plutôt mal) de leur transmettre. Ils décrochaient les uns après les autres et mon cours était un échec. Ce n’était pas faute de motivation de ma part, car je voyais déjà à quel point l’enseignement est au cœur de la mission de l’université. Pour être à la hauteur, j’avais consacré de (trop) nombreuses heures à préparer mes cours. Personne ne m’avait dit que « préparer un cours », ce n’est pas seulement maîtriser la matière.

 

L’excellence en enseignement passe par des questions que je ne me posais tout simplement pas. Combien de temps un orateur, même talentueux, peut-il parler avant que son auditoire passif se mette à penser à autre chose? Comment justifier de rassembler des étudiants et des étudiantes dans une classe si celle-ci se résume à un transfert unidirectionnel de connaissances qu’on peut acquérir en lisant un livre ou un site Web? Comment installer un dialogue avec un groupe de 75 personnes? Comment fait-on passer les étudiants de la connaissance à la compréhension, puis à l’application, l’analyse, l’évaluation ou la création?

 

J’aurais pu trouver des réponses à ces questions et à beaucoup d’autres à partir des meilleures expériences que j’avais vécues, étudiant, au contact de professeures et de professeurs passionnés. Ces professeurs qui m’avaient traité comme un participant dans la quête de savoir, organisant des débats animés et partageant avec la classe leurs propres questionnements sur les enjeux de l’heure. Ces professeurs qui n’avaient pas hésité à répondre « Je ne sais pas » aux questions pointues, s’efforçant de trouver les solutions avec la classe sans se sentir menacés par l’incertitude. Ces professeurs qui proposaient des activités favorisant un apprentissage actif et collaboratif. Ces professeurs qui ne se contentaient pas de reprendre leurs notes de cours des années précédentes (faciles à trouver même avant l’ère numérique) et qui se réinventaient chaque année.

 

J’aurais aussi pu trouver des réponses à ces questions à partir de l’expertise disponible sur les paramètres de l’enseignement aux adultes. Elle existe et elle est facilement accessible aujourd’hui, que ce soit par l’entremise du Centre de pédagogie universitaire à l’UdeM ou par la conversation avec des groupes de partage des meilleures pratiques pédagogiques dans un département ou une faculté.

 

Au fil des ans, mon enseignement s’est amélioré et, je crois, l’expérience de mes étudiants et de mes étudiantes a été plus positive. Je ne suis pas expert en pédagogie ‒ c’est le cas de la plupart d’entre nous ‒, mais j’ai beaucoup appris de mes pairs. Il a suffi que je veuille faire mieux en classe pour que s’ouvre devant moi un monde de possibilités et que je canalise mes énergies différemment, sans pour autant y consacrer plus d’heures.

 

Quand on s’arrête un moment pour voir comment dynamiser son propre enseignement et améliorer l’apprentissage et l’expérience des étudiants, les heures de cours prennent un autre sens. Elles ne sont plus un passage obligé ni une interruption dans une semaine consacrée à la recherche. Elles deviennent un moment privilégié, un rendez-vous qui se nourrit de l’énergie de la jeunesse et qui, par effet de contagion, donne au professeur le sentiment assez grisant de contribuer à la vitalité de son université. Vive le temps passé en classe!

 

Daniel Jutras
Vous voulez poursuivre la discussion? Écrivez-moi.